Voilà près de 10 jours que je suis à"S".J'y suis dans un infini isolement, comme si l'isolement naturel des lieux n'était pas suffisant. Depuis toujours, depuis ce jour où mes beaux-parents ont acheté cette ferme qui tombait ruine, nous avons toujours été reliés avec le monde. Dès le début des travaux de rénovation, les PTT de l'époque ont installé ici le téléphone. Et, aussi loin que je me souvienne, bien avant que n'arrive Internet, jamais nous n'avons été coupés du monde. Nous avons bien vécu quelques orages, nous privant un soir d'été d'électricité et de téléphone. Mais tout était rétabli, j'en témoigne, en moins de 24 heures. L'électricité comme la téléphonie étaient encore des services publics. Puis tout cela a été privatisé, au grand bénéfice de société comme SFR, Orange, et toute une myriade de prédateurs sortis de nulle part, trop heureux de se partager le gâteau, de se partager ce qui était notre bien commun. Il y a 10 jours, donc, je suis arrivé à "S". S'il y avait bien encore de l'électricité, il n'y avait plus ni téléphone ni internet. J'écris ce billet sur ma terrasse grâce à une 4G vacillante, incertaine, furtive. Ayant contacté mon opérateur je me suis en entendu répondre que la réparation ne pourrait intervenir que dans 10 à 15 jours. En attendant le feu peut bien envahir les collines, tout autant qu'il peut bien m'arriver un déboire médical, et pourquoi pas, comme le veut l'époque, me faire agresser par une horde barbare. Personne n'en saura rien. Voilà le bénéfice du tout libéral.
Ces déboires m'ont fait redécouvrir un meuble oublié, pourtant fabriqué de mes mains : ma bibliothèque. Elle est assez riche, garnie par mes soins, ceux de fiston et de quelques amis (tiens, tu liras ça, ça devrait te plaire...).
Moi vous me connaissez, je suis un homme simple. Ne comptez pas sur moi pour me lancer dans la lecture des grands philosophes, des essais un peu tortueux, pourtant bien représenté dans mes rayons*. Et puis, sans me vanter, j'ai le sentiment orgueilleux qu'ils n'ont rien à m'apprendre. Alors je me suis rabattu sur des choses plus légères, comme un Simenon, "Maigret à New York", "Jean de Florette" et "Manon des sources" de Pagnol, un vieux San A, "l'Archipel des Malotrus", et "À rebours", de Huysmans.
L'autre soir j'ai pu mesurer la difficulté de passer de Pagnol à Frédéric Dard. La nuit n'était pas encore là quand je refermais "Manon des sources" et passais sans transition à "l'Archipel des Malotrus". Je n'aurais pas dû. C'était trop brutal. J'avais encore en tête les images de la garrigue, le chant des cigales, ces personnages, si humains dans toutes leurs bassesses et grandeurs, que Claude Berry a si bien restitués. Malgré toute l'estime et l'affection que j'ai pour Frédéric Dard, j'ai refermé le livre et suis allé me coucher, un peu en avance sur l'heure habituelle.
le technicien doit passer un jour ou l'autre, demain peut-être, ou plus tard, ou jamais, quand il le voudra quand il le pourra, mais finalement ai-je vraiment besoin de lui ?
Tiens... la 4G vient de passer derrière la colline, en même temps que le soleil...
* En revanche, dès que l'on voudra bien me restituer un peu de réseau, je commanderai sur Amazon "l'Amitié" de Cicéron, recommandé par Michel Onfray. Le sujet me plaît.

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Mais en gens bien élevés tout de même...